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  • Le tourisme des ghettos

    Drôle de «safari» à Bushwick. Trois fois par semaine, un groupe de touristes en quête d’authenticité arpente les rues de l'un des quartiers les plus pauvres de New York —paradoxalement aussi l’un des plus branchés de la ville. Un journaliste de Dazed Digital a décidé de s’y rendre «pour mieux comprendre ce qu’il s’y passe»: «Pour être honnête vis-à-vis des “visites guidées pédestres gratuites”, le thème de la visite de Bushwick, c’est le street art. Et où pourraient-ils aller faire cette balade si ce n'est précisément là où il y a des graffitis? Ceci dit, cette troupe d’amateurs de squash habillés en Patagonia –qui pourraient bien se prenommer Margeret ou Dawson– et chaperonnés pour cette balade dans le coin, a un effet assez étrange sur moi.» Et l’auteur de l’article paru sur le site de Dazed n’est pas le seul à partager cet avis: «Je pense que les visites guidées sont vraiment très étranges», appuie Chris Carr, un artiste local et habitant du quartier depuis 2009. «C’est paradoxal. C’est un quartier dans lequel les gens ont peur de se rendre, sauf s'il s'agit d’une visite guidée. Ils ont une fausse impression d’être en sécurité, alors qu’ils l’auraient été aussi à 2h du matin, seuls.» La pauvreté à Bushwick n’a rien de tendance Il est vrai que Bushwick n’a pas toujours été aussi tendance. Et, pour certains, le quartier ne l’est toujours pas: 30% des habitants de Bushwick vivent en dessous du seuil de pauvreté, le taux de chômage est l’un des plus forts de Brooklyn et on y vit moins longtemps –en moyenne onze années de moins– qu’à Manhattan, situé à seulement un quart d’heure de métro. C’est après la Seconde Guerre mondiale que Bushwick a commencé à s’appauvrir en perdant ses moyens de production économique, jusqu’à déstabiliser sa classe moyenne. Dès les années 1980, la drogue et les problèmes sociaux font rage «et ce sont d’ailleurs ces mêmes conditions de vie hostiles qui ont donné naissance à une culture dynamique, mêlant mode, musique et art», ajoute le journaliste. Trente ans plus tard, ses loyers peu chers comparés au reste de la ville et ses grands entrepôts ont fait de Bushwick un paradis pour les bourgeois bohèmes. La gentrification est en marche. «Vous pourriez me dire que c'est la bonne période de la gentrification: plus de sécurité, des loyers abordables... Mais la guerre des investissements immobiliers entraîne la hausse démesurée des loyers et pourrait obliger les populations et les commerces locaux à se déplacer, tant que cela continue à augmenter», argumente le journaliste. Après avoir fini la visite guidée, le journaliste de Dazed écrit: «Je regarde les autres participants de la visite. Combien d’entre eux reviendront après le coucher du soleil pour boire un verre sans avoir le luxe d’être accompagnés? Comment se sentiraient-ils si des habitants de Bushwick arpentaient leur quartier trois fois par semaine, en montrant du doigt et en prenant en photo leurs maisons, leurs commerces, leurs rues?» Il ajoute: «Les visites guidées de favelas au Brésil sont aussi problématiques, selon moi. Mais, au moins, l’argent qu’elles génèrent revient directement aux membres de la communauté observée. À Bushwick, la visite guidée fait un arrêt dans un magasin branché qui vend du café et du pain bio.» Avant de conclure: «Un jour, dans un futur pas si lointain, les graffitis que les touristes ont payé pour voir pendant la visite guidée seront les seules reliques de ceux qui ont vécu dans ce quartier.»